quel est le crétin qui a dit que les activités extra-scolaires adoucissent l'esprit, détendent le corps, apaisent les paupières ? c'est faux. le mois de décembre est haïssable car avec les années
il devient de plus en plus épuisant, et tout arrive à expiration, l'énergie, l'enthousiasme, la force qu'il faudrait pour enchaîner… tout ça.
c'est le moment tragique de régler certains comptes aussi, je crois, mais moi je ne veux pas que les comptes se règlent, je veux qu'on me laisse tranquille, pas qu'on me dise que j'en fais trop ni
que je ne sais rien faire de bon, pas qu'on me crie dessus mais plutôt qu'on me dise : "non, pourquoi déjà ? on était bien ensemble !"
voyez quel bonheur, voyez quelles jolies petites choses on peut faire avec un petit instrument et une peau de renard sur le front (pour qui est intéressé par un duo : trouvez-moi une voix, et je
fournis la partie de ukulélé !)
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alors quoi ?
"Christian, Christian, tu ne sais pas ce que j'ai été avant, tu ne sais pas. Ecoute. Les jours lamentables, les tentatives étouffées, et les mensonges. Je te dirai tout ça…
Antoine. Aimé comme une obsession, comme on adore une obsession parce qu'elle empêche de voir, parce qu'elle presse sur les paupières comme deux doigts noirs et froids sur la peau.
Je l'ai suivi dans la rue pendant des semaines. Il ne levait pas les yeux sur moi. Je le suivais et le regardais avec passion, je voulais l'aimer comme un chien, comme une ombre, comme ce qu'il
voudrait. Il a fini par remarquer le rythme un peu cabossé qui se calquait sur le sien, dans la rue, sur les grandes avenues et aux abords des jardins. Tu sais, quels jours j'ai vécus comme ça…
dans la tiédeur confiante…
Je le suivais jusqu'au pied de chez lui, je le suivais sans le regarder, j'ai passé des soirées blottie contre sa porte. Un soir il s'est mis à pleuvoir doucement, pas fort, j'entendais la pluie
chuchotée comme on l'entend depuis l'intérieur d'un appartement. Je me cachais. D'ailleurs qu'est-ce que j'aurais pu cacher d'autre ? Et quand je me cache, c'est la partie la plus vraie que
j'étouffe... La porte s'est ouverte. Il est sorti, dans la rue, avec une femme. J'ai regardé la main de cette femme, blottie au creux de la sienne, et son regard aussi, blotti dans le sien, sous
une pluie d'océan. Le lendemain soir et d'autres jours encore. Je les ai suivis. Ils sortaient de chez l'homme pour aller chez la femme. Une cour fleurie d'où on n'entend pas le bruit de la route.
Dans la cour, sous ses fenêtres, je me suis couchée sur un banc entre les fleurs, le jasmin humide. J'ai posé la tête sur le bois dur du banc, les cheveux humides étalés dans mon cou, et je tendais
la main vers le ciel et vers leur balcon. Je les regardais, derrière la balustrade légère de ce balcon."
Elle s'interrompt. Il la regarde. Elle a les yeux hagards, le visage creusé de ces jours-là, lointains, et faux. Il veut toucher son visage et s'assurer qu'il a changé aujourd'hui. Sa peau est
douce, pâle.
"Le problème c'est que je n'ai pas de mots, que c'est un vide infini lorsque j'essaie de le dire, que je n'arrive pas…"
"Si. Continue."
"Non. Ça ne veut rien dire."
"Je finirai pour toi."
"Oui, tu peux parler, tu peux essayer, toi…"
Alors Christian se lève, comme inspiré, le visage plein de joie et de gravité, une main posée sur le coeur, et il déclame solennellement :
"Il s'est penché sur le balcon et je crois qu'il t'a vue. Je crois que tu l'as entendu te parler, de loin, en chuchotant. Elle, l'autre femme, elle lui parlait à l'intérieur, elle l'appelait. Il
disait : Non, je regarde le ciel. Il ressemble à un morceau de bois gravé sur lequel des copeaux de sciure sont tombés… ou une boucle de cheveux roux… Et il parlait de toi. Tu as redressé la tête à
cet appel — il t'appelait, n'est-ce pas ? Tu as levé la tête puis tu t'es redressée, toi toute entière, lentement, et tu as marché jusqu'au bas du balcon. En tendant les bras tu croyais atteindre
presque le premier étage, mais il était encore bien plus haut. Tu ne pouvais que le regarder."
Chloé secoue gravement la tête. Il continue.
"Et puis, le lendemain, il a quitté l'immeuble avec cette femme. Ils ont marché vers le métro. Tu les attendais encore. Tu t'es remise à les suivre aussitôt.
Ils ont descendu les premières marches de la station de métro, mais lui s'est arrêté et s'est tourné vers toi. Il a remonté les premières marches et en haut, devant toi, il t'a regardée en face et
il t'a embrassée très doucement. Tu ne l'as plus revu."