Chloé presse ses mains contre son visage, violemment. Elle crie. "Arrête, arrête !" Elle se jette sur le lit et enfouit la tête dans les oreillers, les mains toujours plaquées sur ses joues et ses tempes, et ses paumes écrasent ses oreilles où le bourdonnement est de plus en plus fort. Elle frappe du poing contre le mur. Christian entre dans la chambre et court vers le lit. Il la serre contre lui et répète son prénom à voix basse. "Chloé, Chloé. Ecoute-moi. Regarde-moi." Elle s'apaise peu à peu. Elle a honte. Elle n'ose pas relever les yeux.
Dans ses oreilles le bourdonnement sourd se poursuit, monte en elle comme un cri de terreur.
"Parle-moi. Parle-moi, je t'en supplie. Parle et ne t'arrête pas. Dis ce que tu veux, des choses fausses ou méchantes, ou répète "Chloé" jusqu'à ce que ce nom n'ait plus de sens, mais je t'en prie, donne-moi un son, rien que le son de ta voix, que je puisse le reconnaître et le toucher…"
Chloé est allongée sur le lit. Christian s'allonge à côté d'elle. Sa voix s'élève, un peu rauque, et glisse dans le cou de Chloé, un souffle entrecoupé. Il ne dit rien de faux ou de méchant, il parle du ciel blanc et des arbres décharnés, il lui montre les cheminées et les toits luisants de pluie, il lui raconte les craquements secs du feu de bois à la campagne et l'odeur de la mer qui venait jusque dans la plaine, parfois.
Elle écoute sans rien dire. Elle cesse de presser ses oreilles et le bourdonnement douloureux se tait de lui-même. La voix de Christian le remplace.
"Chloé, tu te souviens de notre rencontre ? Les galeries claires d'un musée… Il y avait trop de monde dans l'exposition, et toi tu étais seule parmi eux, et tu regardais ces gravures dans une concentration intense. Et soudain tu as vu… c'est toi qui me l'as raconté… tu as vu un visage sur le côté, sur le bord du cadre brun de ces gravures, un visage qui se penchait et qui les regardait aussi."
Chloé reprend : "Puis j'ai croisé une silhouette un peu mystérieuse sur le quai du métro…"
"Et un visage s'attachait aux pas de cette silhouette, et je pouvais enfin te regarder en face."
Chloé s'agite, inquiète. Le bruit lancinant recommence.
"Est-ce que je t'ai raconté ça ? Le musée… ? Est-ce que c'est vrai ? Ou je deviens folle ?"
Christian se tait et la serre plus fort contre lui.
"Non, ce n'est pas vrai. C'est moi qui suis fou de te raconter des mensonges."
Ils se taisent et, sans le savoir, regardent dans la même direction, vers la fenêtre où les rideaux ondulent légèrement et où le silence leur paraît aboli.
Chloé recommence à parler, lentement et péniblement.
"Il y a cette scène d'un film de Truffaut… J'y pense sans cesse… Il joue un réalisateur sourd, tympans crevés par l'artillerie… Et il fait chaque nuit le même rêve, cet enfant qui marche avec une canne dans les rues assombries d'une ville et s'arrête aux portes d'un cinéma… Et l'enfant décroche des photos de films d'Orson Welles et les regarde tomber à ses pieds, derrière la grille du cinéma… Elles tombent lentement, comme des feuilles ou des papiers raturés, et il se penche pour les ramasser. Et puis on le voit marcher dans les rues vers un magasin où brillent des néons qui dessinent le mot "Surdité"… Et je…"
Christian regarde les larmes de Chloé, toute cette souffrance exaspérée qui tranche même les mots.
"Mais Chloé, non, ce n'est pas cela. Tu ne vas pas devenir sourde…"
Chloé ne l'entend plus. Elle effleure ses tempes du bout des doigts, remonte jusqu'aux sourcils. "Le bruit… Le bruit, Christian, je ne l'entends plus." C'est vrai. La paix revient et les sons étouffés reprennent consistance.
"Je suis libre."
(Hanna et Rafael, c'est terminé.)(note de l'auteur)
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