Lundi 16 juin 2008
L’inspiration, la facilité, voilà ce qui se perd, s’est perdu, avec le temps qui me transforme. Je ne pleure plus de bonheur ni de rage froide. J’ai su pleurer d’angoisse, de malaise, de désespoir. À présent toute larme qui viendra ne sera larme que de nostalgie.
Pourquoi être habité par le sentiment de ce que j’ai laissé derrière moi, il y a si longtemps, pourquoi le regret coupable, honteux, de ce triomphe que j’ai pu ressentir à envoyer au loin toute une vie antérieure ? Sonja ne reconnaîtrait pas son grand frère maussade. Elle ne reconnaîtrait rien en moi. Ni le saxophone, ni les jeux oubliés, ni les rêves que je partageais avec elle et dont nous nous contentions, vrais enfants aux grands yeux rêveurs.
Si Sonja revient un jour à Fernay, ce sera pour y vivre la vie d’une autre. Comme j’y aurai vécu, moi, la vie d’un autre. Hanna, est-ce toi qui m’as fait adopter l’habit d’un autre, usurper son cœur et sa maison ? Ce fut facile de s’emparer de cette existence que tu me proposais, que tu m’offrais pour soulager toute la douleur que tu sentais en moi. Trop aisé peut-être. Peut-être que j’attendais ça depuis des années, avidement, en écorchant des bribes de cette vie autre, que j’apercevais parfois…
Hanna, assise sur la balançoire rouillée — ton visage d’enfant malicieuse —tu me fais signe de la main — tes petits doigts qui effeuillent distraitement une marguerite comme on dépece une vie —tu m’appelles à venir partager ton jeu — est-ce que je m’assieds, moi aussi, sur le métal bruni de la balançoire pour danser avec toi parmi les marguerites?
De la pointe de Fernay je voyais le port de Nantes. Je grimpais là très tôt pour regarder la mer toute calme, irisée de soleil. Des voiliers blancs des paquebots, autant de radeaux dérisoires qui couraient là, sur l’eau pâle, et qui fuyaient loin de notre rivage. Je les regardais s’évanouir dans un horizon brouillé, je suivais leur silhouette qui, comme un grand bras blanc levé pour dire adieu, s’affaiblissait au loin. Ces bateaux, filant vers le Nord et l’Ouest, laissaient dans l’eau un sillage blanchi d’écume, de cet élixir amer dont j’aurais voulu boire car, peut-être, tu y avais versé un peu de toi. Tu étais peut-être partie par là, sur l’un de ces radeaux avares, qui dériverait longtemps, suivant la fantaisie des courants brûlants, avant de te jeter sur une côte inconnue. Ou alors tu avais continué à pieds comme je t’avais vue partir. Pieds nus dans le sable et sur la route, tu tiendrais tes chaussures à la main, comme le font les vrais vagabonds, ceux qui, comme toi ou moi, ont l’errance chevillée au corps.
Il avait plu pendant des journées entières après ton départ. Il y avait… des oiseaux qui chantaient, obstinément, sous le bruit doux de la pluie. Une vie rajeunie était venue ensuite, à laquelle tu avais arraché ses vieilles années léthargiques. Je montais souvent sur la falaise, pourchassais une illusion. De là-haut, même dans les nuits humides, plus proche que jamais d’une Lune de pluie, je t’apercevrais peut-être, la tache couleur de sable de ta robe dans le noir, le mouvement flou de tes cheveux que la nuit parsèmerait de sa poussière. Et je t’imaginais une vie défiant toute mesure, tu triomphais de la solitude que tu nous avais imposée, tu poursuivais, toi seule, le chemin des vagabonds de légende auxquels nous avions rêvé. Et moi, je te laissais filer, comme un pétale de rose que le vent aurait entraîné, et dont il s’émerveillerait, craignant de le flétrir entre ses mains indélicates.
Je n’étais pas dupe. Mes sentiments, une longue route qui ne m’avait conduit qu’à cette étape, toi, Hanna, à présent les ombres se refermaient sur moi et m’acculaient. À présent, ce n’était plus que la scène d’un théâtre vide dans lequel, sur un fauteuil du premier balcon, gisait un Hamlet à l’agonie. Pendant que tu t’éloignais de moi, il me semblait que je retournais entre mes mains quelques pièces d’une fausse monnaie — il fallait trouver le pays où, avec cet argent arraché à un autre, je pourrais m’acheter un nouveau cœur.
par mina publié dans : textes en vrac
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