Ils marchaient ; dans les clairières, Rafael s’arrêtait parfois pour cueillir des fleurs pâles dans l’herbe. Il en choisissait la couleur, les tournait entre ses doigts, hésitant, lissait leurs
pétales parfumés de rosée. Il revenait sur ses pas, traversait les champs couverts des reflets mauves des fleurs. Il tendait à Hanna de petits bouquets de violettes qu’elle acceptait sans rien dire
et serrait longtemps contre elle, comme pour s’imprégner de la vie qui subsistait entre leurs pétales froissés comme des paupières fermées. Ils croisaient parfois des chapelles silencieuses, et
venaient fureter dans leur jardin, fouler l’herbe folle des cimetières. Hanna déchiffrait sur les tombes les noms inscrits dans la mémoire de la terre, et qui sonnaient sur ses lèvres comme une
langue éteinte. Elle cherchait les coins humides, les sources où poussaient les liserons blancs. Rafael la regardait, l’admirait, épris de sa silhouette. À chacun de leurs gestes, leurs pas
faisaient s’envoler dans les champs des étincelles de graminées. Hanna, debout parmi les fleurs, ses mains maigres serrées sur un bouquet de violettes, lui évoquait une mariée élégante et discrète,
belle et silencieuse dans une robe mauve pâle. Rafael la regardait pendant de longues minutes, insensible à ce qui faisait leur bonheur, ne sentant plus le vent de la mer passer dans ses cheveux,
ne voyant plus les ombres qui descendaient lentement vers eux lorsque la nuit venait. Il levait alors les bras comme pour les tendre vers le ciel et criait, étourdi, stupide, laissé hagard par le
spectacle de son bonheur :
— Epouse-moi, Hanna, épouse-moi !
Elle riait, secouait la tête, faisant rouler sur ses épaules quelques mèches roussies par le soleil. Puis Rafael voyait son regard s’égarer loin de lui, se fixer sur des cimes lointaines ; il
voyait ses lèvres se raidir, sa silhouette se détourner très légèrement de lui ; Hanna alors ne répondait rien. Et lui sentait ses yeux brûlants lui faire mal, alors que la scène rêvée écorchait sa
rétine, éraflait son corps, faisait fondre, comme dans l’air trop chaud, les routes goudronnées qu’il croyait suivre, vers Hanna et auprès d’elle. Il voyait encore la scène rêvée. Hanna portant la
robe qu’il lui avait donnée, la robe de sa mère. Hanna debout sous les peupliers, un bouquet de fleurs serré contre sa poitrine. Ou peut-être accroché à sa ceinture. Des brassées de fleurs, encore,
qui feraient à ses pieds une traîne. Dans le ciel, des nuages blancs qui s’effilochent et passent à toute allure, couvrant d’un voile bienveillant une fête au village de Fernay. Devant l’appareil
archaïque d’un photographe, Rafael enlaçant Hanna, dans la posture roide des photos officielles. L’appareil, l’explosion et le nuage de fumée qui immortaliseraient leur couple si harmonieux. Leur
jeunesse célébrée à tout jamais, qu’ils guetteraient, des années plus tard, en scrutant sur leurs visages une fossette ou la lumière de leurs yeux. Une longue marche qui longerait les champs de
violettes, accompagnée seulement de la procession du vent et de la poussière du rivage qui viendrait balayer leurs pieds. Un bal suranné sur la place du village, où, dans un soleil déclinant,
quelques personnes danseraient au son d’un accordéon. Des danses qui, vieilles de plusieurs siècles, envahiraient les places ensoleillées, et les feraient tournoyer dans la poussière. Hanna blottie
entre ses bras pour ne plus jamais le quitter. Ils marcheraient sous les saules pleureurs, se réfugieraient au bord de l’Azache pour y trouver un peu de fraîcheur. Hanna déferait le bouquet de
violettes et, lentement, une à une, les jetterait dans l’eau de la rivière pour les voir flotter à leurs pieds, emportées sans bruit par le courant. Rafael enlevant Hanna, par surprise, au clair de
lune, l’entraînant loin de cette maison calme à laquelle ils auraient pu mettre le feu, puisqu’ils n’avaient pas l’intention d’y revenir. Ils partiraient en voyage ensemble et souriraient au
photographe, debout sur le pont blanc du transatlantique. Ils reviendraient après avoir longtemps épuisé leur jeunesse, après avoir couru très loin comme pour aller au bout de ce souffle que les
violettes et les danses de l’accordéon leur avaient donné.
Leurs joies, leurs désirs, faisaient l’objet de leurs longues marches. Rafael criait souvent à Hanna de l’épouser, mais elle apprit à ne rien répondre au bonheur étourdi qu’il lui montrait
toujours. Comme si elle avait déjà prévu qu’un jour, elle mettrait le feu à la maison paisible, et l’en chasserait, et l’égarerait à nouveau. Le rassasiement de leur soif et de leur colère les
trouvait faibles, incrédules et épuisés de voir s’ouvrir sous leurs pieds le chemin qu’il leur restait encore à parcourir.
© Emeline Durand 2008