À deux, ils réapprennent le silence. Des journées passent dans les infimes variations de lumière de Fernay. Ils sont seuls ou ensemble, mais toujours unis, vivant loin du monde, dans une autarcie
exigeante qui ne supporterait pas une lumière plus vive, un amour plus gai. De quoi vivent-ils ? De rien. Ils n’y songent pas. Leur existence semble libre, insaisissable ; elle est pourtant si
simple, faite de peu de mots, de peu de gestes et de grands silences. Ils ne se voient pas, parfois, pendant de longues heures. Ils font semblant de s’éloigner l’un de l’autre : Hanna marche sur la
plage, s’avance au plus près des vagues, se fondant presque en elles, dans une inconscience délicieuse, jusqu’à ce que Rafael, qui préfère la ligne blanche des falaises, lui crie de revenir, en
forçant un peu sa voix éraillée contre le vent. Elle se tourne vers lui, et sourit dans le vague, ne parvient pas à reconnaître sa silhouette frêle sur le contour trouble des falaises, mais sourit
pour qu’il la voie, elle sait qu’il la regarde et contemple les boucles brunes de ses cheveux parsemées de vent et de sel. Ou bien c’est Rafael qui, dans son silence si particulier, reste debout
près d’une fenêtre à regarder la mer ; ses paupières grisâtres glissent sur ses yeux, ses cils chassent les grains de poussière qui tourbillonnent dans un rayon de soleil. Jusqu’à ce qu’Hanna
s’approche de lui sans faire de bruit et entoure de ses bras la taille tremblante de Rafael, et vienne lover sa tête contre son cou, et bercer dans ses paumes brûlantes le corps de Rafael. Souvent
ils restent ainsi immobiles l’un contre l’autre, et leurs regards fixent le même horizon, sous le coup d’un chagrin partagé, sans cause et sans paroles, un désespoir inexplicable qui fourmille en
eux, jusqu’au bout de leurs doigts, de leurs mains accrochées l’une à l’autre.
Ils voient passer ensemble les saisons. Arrivés au printemps, ils cessent de compter les journées ; le car de Nantes ne passe plus à Fernay, les rivages et, plus loin dans les terres, les marais
mystérieux, n’ont jamais semblé aussi calmes. L’été passe dans une lumière unanime. Lorsque les enfants du village courent sur le rivage, le sable de la plage dessine auprès d’eux des tempêtes
immatérielles. Ils sentent confusément revenir l’hiver, trouvent froid et humide l’air qui passe dans leurs vêtements. La lumière blanche de l’hiver semble les mettre à nu. Le mouvement des saisons
les affecte si peu.
© Emeline Durand 2008
snoopy aviateur — aucun rapport à priori — mais si pourtant, pour préparer ce qui va suivre ;-)