Jeudi 27 mars 2008
Elle lèvera les yeux en sentant sur sa peau l'éblouissante fraîcheur de la rivière, et s'approchera de ses berges humides. Quelques pas hésitants comme une première rencontre. Elle sentira la Dordogne couler à ses pieds, charrier sous les arcs noirs du pont une eau vive, boueuse. Elle observera les tourbillons que font les courants lorsqu'ils s'entrecroisent, marquent de noeuds frémissants le cours de la rivière et racontent l'histoire de ses affluents, de la Cuze, assoupie sous les rues de la ville pour mieux faire surface, veine tortueuse, en rejoignant la Dordogne. Elle enjambera des flaques troubles que la rivière a jetées sur ses rives, et s'émerveillera de marcher dans un pré de sable et de feuilles de trèfle — de sentir sous ses pieds l'eau vivante qui purifie la terre, et appelle le ciel. Elle voudra parcourir les routes et s'arrêter pour regarder la rivière dorée dans la lumière un peu miraculeuse du coucher de soleil, elle se penchera par-dessus le parapet pour contempler la trace sinueuse de l'eau, les terres inondées, les arbres qui semblent pousser au milieu des flots. Elle laissera ses regards sommeiller en vagabondant sur les bocages, les toits de lauzes, le frémissement obstiné du vent et des ruisseaux autour d'elle. Elle se tournera vers la falaise et viendra effleurer la pierre de cette région, le calcaire ocre, comme une pierre de soleil, chaud encore sous ses doigts. Elle regardera le ciel, qu'elle a cru laisser épouvantable à la gare d'Austerlitz, et s'étonnera de découvrir son bleu intense qui va si bien aux couleurs du Périgord.
Plus tard elle goûtera quelques plats de la région, rira parfois ; elle sera sur la défensive, donnera quelques coups de griffes inoffensifs autour d'elle ; elle dormira bien dans le lit d'une cousine, rêvera d'une île en Espagne.
Le lendemain elle fixera le ciel blanc par la lucarne, croira y trouver un peu de neige. Elle fera connaissance avec une centaine d'inconnus qui n'auront sur le coeur et sur les lèvres qu'une seule parole : ils répéteront à l'infini les échos du mot "famille", elle apprendra qu'elle a, oui, une famille, mais que la famille est aussi une unité qui se construit — un ensemble qui se choisit. Elle restera assise plusieurs heures à table — et c'est reparti pour le plat traditionnel. Elle se serrera contre une jolie brune devant laquelle chacun s'étonnera : "Oui, c'est ma soeur", dira-t-elle, quêtant dans ton sourire son seul appui. Elle sera avec toi tour à tour désemparée, rassurée, moqueuse ; complice surtout. Elle sera heureuse de vous découvrir des points communs qui ne mentent pas.
Lorsque tu seras partie elle se lèvera, tournera un peu en rond, comme déboussolée, ivre de fatigue et effrayée de se sentir si seule parmi tous ces gens. Elle s'esquivera dans la nature, se reposera dans le jardin d'une maison voisine ; assise sur une pierre, elle regardera les pissenlits en fleur, frissonnera un peu dans le vent, et écoutera des chants d'oiseaux insoupçonnés, comme elle n'en a plus entendu depuis longtemps. Elle suivra un peu la route, traversera le village où ne passent plus que des voitures. Elle croisera la route d'un ruisseau et le regardera un instant, assise au bord de l'eau.
Elle rêvera que cela s'arrête, elle aura envie d'aller à Nantes, et décidera aussitôt que dans ce nom de Nantes se cacherait une sorte d'idéal — oui, Nantes, c'est là qu'elle voudra être soudain, c'est le refuge où viendra se placer son espoir.
Elle errera parmi la famille, fera des grimaces pour son tonton, réussira à sourire sincèrement. Elle sera heureuse en rencontrant une lointaine cousine dont le rire franc l'amuse et la rassure. Elle jouera avec Octave, 4 mois, et rira de se voir si bien accueillie par le bébé. Pour le faire rire, elle imitera successivement le dindon, le cheval, le Donald. Elle aura cette parole mémorable en se relevant du landau de Tatave : "Ben quoi, je fais le dindon". Elle initiera la mère de son "petit fiancé" à cette pratique hautement confidentielle.
Elle se fera encore engueuler par sa tante, dormira mal, se fera encore engueuler au matin, apprendra, à peine surprise, qu'elle est somnambule — et qu'une nouvelle crise a empêché toute la maison de dormir, comme si c'était de sa faute si leur parquet grince comme sous le pas d'un fantôme.
Elle quittera la Dordogne sans avoir dit au revoir aux rues ocres de Sarlat, à la rivière boueuse, à l'angélus qu'elle a entendu, le matin de Pâques, traverser l'air immobile.
Elle devra raconter cela à tout le monde, et se trouvera incapable de le dire. Elle te remerciera, pleurera un peu, arrivée à Paris, parce que tu lui manqueras déjà. Elle voudra revenir en arrière — dix-sept ans en arrière. Mais saura que c'est trop tard. Elle sera quand même fière de toi. Elle attendra que tu lui proposes d'aller à Nantes avec toi. Rentrée à Paris, dans le confort, la pluie et la nostalgie, elle se sentira plus somnambule que jamais.
par mina
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