Lundi 10 mars 2008
Du bout de sa chaussure, elle a remué l’eau d’une flaque à ses pieds, par désoeuvrement ; le reflet qu’elle avait cru y distinguer s’est effacé, elle n’osait plus lever la tête pour suivre du regard la ligne floue des immeubles. Le portillon du square s’est refermé avec un grincement, Sonja a tourné la tête, nerveuse ; un homme était entré dans le petit jardin, avec l’air incertain qu’elle croyait retrouver sur son propre visage. Il serrait entre ses bras, contre son épaule droite, un paquet informe blotti contre lui, un enfant ou une peluche peut-être. Il s’est avancé vers le trou d’ombre, entre les arbres, dans lequel elle s’était réfugiée. Il s’est détourné précipitamment lorsqu’il a aperçu Sonja et a disparu.
En désespoir de cause elle a levé les yeux ; dans le ciel, il n’y avait rien à regarder non plus, mais la nuit tombait et les nuages pressés filaient dans le vent, traînant une ombre changeante sur les immeubles. Une odeur humide montait entre les arbres, des gouttes d’eau roulaient sur les feuilles des marronniers et venaient s’éteindre au pied des arbres, dans ce même silence d’une pluie de printemps. Sonja s’est retournée et s’est mise à examiner le square avec cet air de désinvolture affectée que Rafael lui avait enseigné. Tout près d’elle, le bac à sable était envahi de tas de feuilles mortes que le vent avait arrachées des arbres puis entraînées au fond du bassin, dernier oubli de leur carcasse grisâtre. Des feuilles édentées, décharnées, maigres et sèches comme de longues mains âgées. Une rangée d’arbres entre lesquels un ballon de mousse gonflé d’eau. Des bancs de bois qui disparaissent dans l’ombre qui monte. Derrière elle, des jeux d’enfants en bois, un toboggan trempé, une balançoire, une échelle menant au pont supérieur d’un petit château en bois, qui semblait traverser fièrement les airs lorsqu’un enfant en faisait la conquête, se rêvant capitaine au long cours de ce vaisseau éphémère. Sonja a tourné sur elle-même un instant, elle a essayé de fermer les yeux et de trouver une idée. Elle s’est assise sur la balançoire, les pieds trempés dans une flaque d’eau.
De la balançoire elle a aperçu, massée dans l’ombre, une forme incertaine ; un fauve prêt à bondir peut-être. Elle a fixé ce coin d’obscurité avec insistance, sommant la bête de s’effacer ou de montrer ses griffes que Sonja ne pouvait que deviner dans le noir. Ombre possessive toute proche d’elle, odeur de cendres qui se déverserait sur elle. Sonja a bondi et s’est avancée pour regarder cet éclat d’acier qu’elle apercevait à quelques mètres de là. Puis elle l’a reconnue.
L’homme au lion, œuvre de jeunesse, a-t-elle songé en s’approchant.
La forme ambiguë de la sculpture, les silhouettes entremêlées de l’homme, du fusil et du lion, le grain épais du métal humide que Sonja fait glisser sous ses doigts ; les pattes du lion qui s’enfoncent dans la poussière boueuse du square, la tête courbée de la silhouette de l’homme, le fusil de l’homme dressé vers le ciel ; tout autour, la haie de forsythia a poussé, environnant d’ombre le groupe mortel de la sculpture, rongeant son caractère fatal en crevant dans cette obscurité les yeux de l’homme et de l’animal. Sonja en fait lentement le tour, s’émerveille de reconnaître les muscles durs du métal, les hésitations du chalumeau qui a laissées indécises les jointures de la sculpture. Une commande publique pour ce square, des années auparavant.
Et Rafael hanterait ces lieux, serait revenu comme une fatalité chercher la source, guetter comme le lion d’acier le moindre mouvement de l’ombre ?
Sonja s’installe sur le dos du fauve et laisse son regard errer dans la pénombre. Un souffle glacé coule dans son dos, les feuillages tremblent, elle attend encore. Il a trahi, dit méchamment une petite voix qui court, comme un frisson perfide, sur le bout de ses doigts. Rafael n’est pas venu au rendez-vous tacite qu’elle lui avait fixé, elle pense c’est son problème, maintenant fin de cavale, j’en ai assez de le chercher partout.
Hier, au café voisin, un homme lui a dit, plissant les yeux d’un air méfiant :
— Je le connais, votre frère. Il vient souvent au square Marceau le soir, juste avant la fermeture.
Sonja s’est précipitée au square, sans réfléchir, s’est assise comme aujourd’hui sur la balançoire, mais ce soir Rafael n’est pas venu.
Je l’ai peut-être trop attendu maintenant.
À force de l’attendre Sonja finit par avoir peur de la mort ; si je meurs qui sera là pour venir t’attendre dans un square de pluie ?
Elle pousse un gros soupir, donne un coup de pied dans un tas de feuilles, jette un regard sombre sur la sculpture de jeunesse. Quelle ironie qu’il ait choisi précisément ce square, avec ce maudit fauve qui rôde dans les parages.
Elle se retourne. Rafael est assis sur la balançoire à son tour. Il la regarde en tirant nerveusement sur sa cigarette. Il se lève, elle reconnaît son pas de somnambule.
Il lui fait signe de s’approcher, écrase le mégot sous son talon.
Sonja s’assied à côté de lui, sur l’autre balançoire, sans parler. La nuit tombe, une petite pluie fine les environne, ils suivent des yeux les gouttes qui roulent dans la lumière jaune des réverbères. Sans parler. Le bruit doux de la pluie les enveloppe et leur raconte. Leur dit une histoire bien connue, que les nuages éventrés, que les feuilles percées ont portée avant eux. En quelques gouttes de pluie il y a la vie de tous les autres qui glisse doucement dans leurs veines, qui coule dans leur gorge et emplit leurs yeux de poison. Le chuintement de la pluie, sans mots, raconte mille histoires, et la leur en premier lieu. Sonja et Rafael restent assis sur les balançoires, au-dessus d’eux le ciel semble se teinter de mauve alors que la nuit tombe. Sans parler.
par mina publié dans : textes en vrac
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