Ils marchaient. Ils partaient marcher au loin sur les plages, arpentaient la bordure fuyante des falaises où le sable se mêlait aux bouquets de bruyère.
Sonja surtout les entraînait ; son coeur battait avec véhémence lorsqu'ils marchaient ainsi. Prise du besoin impérieux de se sentir en vie, en vie jusqu'au bout de ses doigts qui se
recroquevillaient au fond de ses poches lorsque le vent se levait sur la plage, elle partait pour de longues marches, le matin souvent, lorsqu'un jour indécis venait mettre de l'ordre dans le ciel
changeant. Rafael la suivait, indécis, lui aussi, suivant plutôt la couleur des nuages, les reflets de l'eau, sans égards pour une solitude que Sonja aurait voulu partager.
Ils marchaient sans paroles. Un jeu les avait réunis, enfants : ils partaient loin, dans les bruyères, s'asseyaient sur le sol pour sentir, en été, la terre chaude, abreuvée de soleil. Leurs mains
se serraient l'une contre l'autre, ils se regardaient, reconnaissaient à la couleur du jour, à l'odeur de l'air, au ressac qui leur parvenait de la mer, le bon moment qui leur souriait et les
engageait à prononcer les mots rituels :
"Maintenant personne ne sait où nous sommes", annonçait doucement l'un d'eux.
À présent Sonja suscitait elle aussi, pour Rafael, ce besoin de parcourir la terre et le ciel, dans un même abandon du ciel et de la terre. Ils laissaient derrière eux un monde nébuleux et
filaient, comme les lambeaux d'écume que la crête des vagues portait jusqu'à eux, vers un oubli de sable et de bruyère. Ils marchaient. Ils se retournaient de temps en temps et comptaient leurs
traces sur le sable humide.
Ils jouaient avec les marées, avec la bordure de l'eau qui montait parfois jusqu'à leurs pieds. Ils riaient des ombres immenses des oiseaux dans le ciel au-dessus d'eux. Ils sautaient à pieds
joints sur les roches pour regarder la mer.
Une expression les avait fascinés, adolescents. Ils avaient rêvé sur le mot
highwayman qu'une autre langue avait inventé pour eux peut-être. Dans un même appétit du grand chemin, ils
s'étaient vus successivement Robin des Bois et voleurs en fuite.
Avant-coureurs candides ou survivants hébétés. Rafael avait un jour improvisé au saxo un air étrange, un gémissement trop
humain qui semblait se mêler avec les sons de la nature — une bribe de vent oubliée dans les pièces métalliques, le labyrinthe doré, les chemins tortueux du saxophone. D'une même voix ils l'avaient
appelé Highwayman. Rafael avait dessiné dans le grand silence curieux qui était le leur la tonalité d'une vie qui ne serait jamais la leur — vie pourtant rêvée, vie toujours présente dans leurs
jeux, vie du grand chemin.
Ils marchaient et comptaient la trace de leurs pas, oubliés derrière eux. Parfois Sonja prenait la main de son frère contre sa main et faisait passer dans ses doigts tout froids toute la tendresse
dont elle se sentait capable. Rafael alors fermait les yeux ou égarait son regard le plus loin possible, le fixait au centre de la mer et l'abandonnait là, comme un membre infirme sur un rivage
perdu. Il pouvait alors penser librement à Hanna et serrait plus fort contre sa main la main de Sonja. En exilant ses regards loin d'elle, il parvenait presque à croire qu'il serrait la main de
Hanna contre son coeur. Il marchait avec elle.
Elle, Hanna, son pas léger avec le sien, non, confondu dans le sien, marchant à l'unisson. Il se répétait absurdement les mots qu'il lui aurait dits, mimant en inclinant la tête sur son épaule une
imaginaire réponse de la jeune femme. Hanna qu'il croyait voir souvent sur cette plage, comme une ombre emplie de la lumière d'ailleurs.
Hanna ; avec elle, il n'aurait plus eu besoin de se retourner pour contempler la trace de leur marche.