Jeudi 17 janvier 2008
j'ai laissé le temps traîner, ces derniers jours, j'ai même abandonné tout espoir d'avoir un jour ce merveilleux pouvoir : le temps.
le temps, je le perds, je le sème en graines stériles, je l'éparpille comme une boule de neige.
à Noël (anecdote véridique, je le jure), j'avais demandé, même supplié, que l'on m'offre les deux seules choses dont j'avais besoin — dont j'ai encore besoin : le temps, la paix.
le reste… je m'en fous.
bon. ce n'est peut-être pas très juste de raisonner comme ça, mais c'est pourtant bien le sentiment : une lourde vague grise passe, la lame se brise et me recouvre, et quand il n'en reste qu'un peu d'écume, je dis : "j'ai perdu mon temps".
(ou l'art de la métaphore filée ridicule)
je voudrais avoir mieux rempli cette semaine, vous savez. dire, avec enthousiasme, regardez tout ce que j'ai fait depuis jeudi dernier ! je voudrais avoir un texte à vous faire lire, par exemple.
ce n'est pas le cas.
en fait, je crois que j'ai été totalement anéantie cette semaine. incapable de faire un pas de plus. incapable de moduler un véritable son dans ma voix, le vrai son de ma voix, je crois que je l'oublie.
c'est étrange, ce grand vide sidéral, c'est comme si j'avais pris une énorme claque. et pourtant… dimanche soir, je suis allée écouter Arnaud Cathrine (si si), dans un café, loin dans le 11ème… pitié, pas besoin de poser la question, c'était juste merveilleux. assise dans la petite salle du sous-sol où on tenait tout juste, sur un vieux fauteuil de velours éraflé qui me rappelait plein d'autres univers, pleins d'autres soirs dans la pénombre, c'était comme être tombée au fond d'un trou et là, réapprendre, tout simplement. Les histoires de frères, mais quel texte magnifique ! surtout lu par ces deux-là, Sylvain Dieuaide (déjà vu, déjà adoré, vivement la prochaine fois) et Arnaud Cathrine lui-même. rien que le son de leurs deux voix, rien que les mouvements minimaux de la lumière, rien que les mots de la nouvelle. rien que le voir, lui, même si j'ai lamentablement pris la fuite lorsqu'on m'a très gentiment proposé de me le présenter. je rêve. désolée, je ne pouvais pas, c'est tout.
et enfin, bondir de joie dans le métro, courir enfin à la librairie en face de chez moi, toujours ouverte à huit heures du soir un dimanche :

— Il me faut un livre d'Arnaud Cathrine, s'il vous plaît, n'importelequelçam'estégalArnaudCathrines'ilvousplaît !!

ben quoi, je l'ai eu mon livre :) c'est tombé sur La disparition de Richard Taylor. inutile de dire que c'est génial, what else ?

Leonard Cohen, qu'en penserait-il ? (The Stranger Song) :
I know that kind of man, it's hard to hold the hand of anyone, who's reaching for the sky just to surrender.
(…)
And taking from his wallet an old schedule of trains, he'll say, I told you when I came I was a stranger.
(…)
You've seen that man before, his golden arm dispatching cards, but now it's rusted from the elbow to the fingers.


Leonard Cohen repart en tournée, à plus de 70 ans, et moi j'ai toujours pas commencé à avoir le début de l'espoir d'une idée. life is great.
Je réapprends la sensation, je crois. C'est un mouvement général : oublier le souvenir, réapprendre la sensation, oublier l'image, revivre l'air que je respirais, le ciel que je côtoyais.
Je suis assise sur un banc dans le noir, des nuages pressés filent dans la cour du Méridien, le jour n'est pas encore levé, les lumières du lycée le remplacent.
Je descends l'escalier à pas de loups, je guette à la fenêtre le givre dans l'herbe, je sens l'hiver et l'humidité de la campagne comme un souffle sur mes lèvres.
Je suis assise sur un rocher tout chaud, étourdi toute la journée de soleil. Le soleil faiblit, justement, le ciel est orange sur la terrasse. Je marche à l'ombre des sentiers de l'herbe, qui coupent les mollets, je chante à tue-tête en regardant de haut le monastère sur la colline d'en face. Je vis comme je n'ai jamais encore vécu, je vis comme si ces souvenirs d'Espagne ne devaient pas disparaître à jamais.
Je marche sur une plage en gris et bleu, j'avale le vent, goûlument, comme pour ne plus avoir si soif…
Je suis seule sur un pont de Paris, et je compte les Lunes qui passent.
Je suis recroquevillée au fond de ce lit, terrifiée par le bruit régulier de la lampe qui refroidit (si si, il paraît que c'était cela), qui résonne autour de moi comme une corde de guitare que quelqu'un pincerait dans le noir infini.
Je marche sur les quais dans le soleil d'une fin d'après-midi d'été. Le soleil que je sens jusqu'au bout de mes doigts, la fraîcheur de la Seine, qui me semble une de ces rivières de province que l'on découvre sans s'y attendre dans le creux d'un village.
Je me débats mais une main m'entraîne vers les balançoires, je préfèrerais les champs secs des amandiers de Puygiron.
Je suis couchée dans un pré constellé de goutelettes, la campagne à mes pieds, le ciel encore, l'univers que mon coeur réclame quand je suis loin de lui.
Je suis des yeux la ligne floue des immeubles, les horizons inconnus de Paris. Je ferme les yeux.

Ferme les yeux, et ces souvenirs — ces sensations — s'emplissent d'une indissociable violence. J'ai alors le sentiment que je suis longtemps passée à côté de toute cette violence, quand je ne sentais pas l'angoisse, l'attente, la honte, le refus, la peur. Tous ces mots qui me sont venus au moment même où ces images commençaient à s'effacer, à rejoindre un bon paquet d'ombres, "une fameuse gorgée de poison" (Rimbaud encore). Pourquoi les souvenirs se taisent-ils alors que je peux maintenant les comprendre, les aimer peut-être, les comprendre encore, et ne pas tout à fait finir de les comprendre ? Sans doute parce qu'aujourd'hui, j'ai le sentiment de leur violence — sensation est violence, souvenir est impression, bavardage est inutile, bref… J'ai évité bien des tempêtes, à l'époque. Le silence a donc servi à cela — m'apprendre à me souvenir. Vertige sans fin de réapprendre la mémoire. Je me souviens maintenant. Ces souvenirs en "je" mineur, je les ai regagnés. Comme si je devais vivre avec elle. La mémoire. La mémoire du bout des doigts.
par mina
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Commentaires

"Ces souvenirs en "je" mineur"
Phrase qui va me rester longtemps, longtemps, sur les lèvres: )
Très beau
P.S: youhou, je suis la première à commenter = ) (le deuxième smiley c'est le petit frère du premier)
commentaire n° : 1 posté par : Camille le: 17/01/2008 23:22:35
"Ces souvenirs en "je" mineur"
Phrase qui va me rester longtemps, longtemps, sur les lèvres: )
Très beau
P.S: youhou, je suis la première à commenter = ) (le deuxième smiley c'est le petit frère du premier)
commentaire n° : 2 posté par : Camille le: 17/01/2008 23:22:40
c'est marrant que tu parles de mémoire car hier soir je ressentais une vive tristesse à voir que des souvenirs autrefois si importants pour moi disparaissaient. Ces sentations, que souvent je me ressassais avec plaisir ont été remplacées par d'autres. je ne peux me résoudre que celles d'aujourd'gui disparaissent à leur tour.
Et ce matin, dans le bus (j'ai eu envie de dire abusivement dans "mon" bus)j'étais observée les visages, les personnes, ce que je ne faisais pas depuis longtemps. J'étais observatrice. Eux étaient mes sujets. Combien de fois étais-je sujet de quelqu'un d'inconnu que je croyais si bien maîtrisé? J'ai été tellement prise par la vie ces derniers temps, l'école, cette chronophage. Et ce matin j'ai eu le sentiment que je la dépassais, à observer tous ces êtres humains, pris par le train-train(ou bus-bus, mwarf)quotidien. sauf un moment où j'ai regardé par la vitre sans vraiment regarder, perdue dans ces pensées. Je devais être un merveilleux sujet pour un pensif inconnu.
j'ai un peu divagué je crois. ce matin, j'avais aussi le sentiment de perdre mon enfance. Cette année je deviens adulte, et c'est assez dur de voir se perdre les moments où on s'étonne des petites choses de la vie. Je m'en étonne de moins en moins.
bref.
Magnifique texte
le temps passer à te lire n'est jamais du temps perdu.
love
lana
commentaire n° : 3 posté par : lana le: 18/01/2008 12:25:26
(euh corrections :
j'AI observé
Ai-je été
si bien maîtrisER)
encore : le temps qui passe à te lire n'est jamais du temps perdu (surtout que là je te vois vraiment dans cette série de "je")
GROS BISOUS surtout!
commentaire n° : 4 posté par : lana le: 18/01/2008 12:29:54
alors la plus equipollentes tu meurs !!!
moi aussi hier les souvenirs m'ont éclaté au visage...je me suis rappelé tant de joies tant de peines tant de misères partagées avec vous... vertige sans fin de réapprendre la mémoire... je t'aime
commentaire n° : 5 posté par : karichoupinette le: 18/01/2008 18:22:01
lana c'est fou comme tu as raison et comme ce que tu dis est vrai... je ressens a même chose que toi c'est très dur de ne plus pouvoir s'emerveiller des petites choses de la vie...(mais de maintenant s'en attrister d'une certaine manière).
commentaire n° : 6 posté par : karichoupinette le: 18/01/2008 18:25:32
équipolentes à donf^^
je vous aime très très fort
commentaire n° : 7 posté par : lana le: 18/01/2008 20:39:41
comme apparemment les commentaires marchent par deux...
encore je vous aime
commentaire n° : 8 posté par : lana le: 18/01/2008 20:41:04
il y aurait beaucoup de choses à dire, j'ai l'impression !
voilà, j'écris un article en me disant, oh, quelle surprise, c'est nul, mais qui va bien lire ça ?, je me décourage, pff, encore une bouteille à la mer, et voilà que ça marche, comme ces petits miracles anodins qui courent dans le ciel et dans notre mémoire.
lana-karine : équipollentes pour toujours, c'est la clef de nous trois, tant que ça durera, on n'aura rien à craindre…
quant à ce jeu de la mémoire, je vois qu'il vous touche autant que moi, c'est bien, j'ai réussi à cerner quelque chose on dirait…
on ne perd rien, ni enfance, ni précieux souvenirs, ni "élaboration de notre personnalité" (sic). on économise un peu de mémoire et de tendresse, pour plus tard. pour mieux comprendre, un jour.
lana, ton petit texte est magnifique. il n'y a pas de divaguation qui tienne (sais pas comment ça s'écrit, au secours !), surtout quand c'est toi, quand c'est comme qui dirait dans le thème, quand c'est beau et que ça me fait me sentir toujours plus proche de vous.
camille, la première, merci, encore, avec une grande fraternité de smileys — et de sourires. "ces souvenirs en "je" mineur", c'est drôle, on croit bavarder sur n'importe quoi et voilà la Phrase minuscule, tiens, est-ce que j'aurais trouvé une formule qui marche ? et le pseudo-auteur qui en ressort grandi, comme toujours à chacun de tes messages. je te prête cette expression, si elle te plaît, non, je te la donne même (promis, je ne demanderai pas de droits d'auteur !)
merci camille =)
merci vous.
commentaire n° : 9 posté par : mina le: 18/01/2008 22:18:14
Un peu Rimbaud dans l'ame, doudou? que ce soit pour la beauté de ton texte (d'autant plus que je me sens bien plus proche de tes mots, qu'ils me touchent bien plus que les siens =D ), ou que ce soit pour ta maladive impression de penser être imcapable de créer, de voir un sentiment qui puisse etre reconnu... ARRETE DE TE SOUS-ESTIMER !!! tu vaux tellement plus que tu ne le pense... je t'aime (et je devrai etre le seul a pouvoir le dire !!! moi, jaloux? jamais! =P)
commentaire n° : 10 posté par : amo le: 24/01/2008 18:59:49
tu n'oserais etre jaloux de nous n'est ce pas :P ??????? lol ( tu as de la chance de l'avoir ma chérie ... )
commentaire n° : 11 posté par : karichoupinette le: 26/01/2008 20:38:26
jaloux? je ne connais pas ce mot! =P et c'est gentil ce que tu viens de dire =D
commentaire n° : 12 posté par : amo le: 27/01/2008 00:01:29

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