Jeudi 15 mai 2008
Rafael s’éveille, et l’angoisse, plutôt que le corps d’Hanna, repose à ses côtés. Par la fenêtre entr’ouverte, un rayon de soleil joue sur le mur blanchi, et le bruit lent des vagues monte vers le balcon, au-dessus du sable déjà tiède. Rafael fixe le plafond où les ombres courent encore dans ses yeux embrumés. Il étend la main sur le drap à côté de lui. Hanna n’est pas là. Il se lève, vacille sur le parquet tiède sous ses pieds. Dans le vieux miroir de sa mère, il croise un reflet trouble, pâli, l’image écornée de son T-shirt trop grand, de ses bras trop maigres, de ses cheveux ébouriffés. Il descend l’escalier, mais s’immobilise au milieu des marches poussiéreuses. Et, lentement, passe une main dans ses cheveux, puis sur ses yeux, puis sur ses lèvres, comme pour repousser les bribes de sommeil qui, comme une fumée sale, sont restées accrochées à son visage. Mais Hanna n’est pas là. Son sourire, qui d’habitude l’éveille tout à fait lorsqu’il peut enfin la regarder, émerveillé de la retrouver à chaque matin, n’est plus là. Il descend, les mains cramponnées à la rampe roide de l’escalier.
Dans le salon, sur les murs blanchis, la lumière est plus vive. Ses mains tremblent lorsqu’il ouvre la porte vitrée et fait quelques pas sur la terrasse. Revenu dans la pleine blancheur de la matinée d’été, il fixe l’horizon lumineux, un soleil franc couvre d’un halo la surface de la mer. Revenus dans la pleine blancheur de la matinée d’été, la lumière est si vive qu’éblouis, nous baissons les yeux et nous réfugions dans l’ombre et le silence, tendant devant nos paupières meurtries un bras faible, nous débattant sans trop en dire ; et lorsque nous reculons, affaiblis, sa chaleur nous manque, son regret nous habite.
Rafael tourne la tête pour suivre, sur le sable, une silhouette frêle. Dans le dos de la jeune femme, la chaleur et la mer se réunissent pour des noces fugitives. Elle, tourne le dos à l’horizon et marche le long de la côte, vers le Sud. Elle tient à la main ses chaussures. Rafael reconnaîtrait sa démarche élastique, la façon dont ses talons, s’enfonçant dans le sable humide, y laissent une trace légère aussitôt effacée par les vagues. Et, comme les rois indiens, assis sur le dos d’un éléphant, s’éloignent sur les chemins de la jungle, avec cette même grâce, elle s’éloigne vers le Sud. Il porte une main à sa bouche pour étouffer le cri qui va gonfler, démesuré, dans sa poitrine. Il n’a crié qu’une fois vraiment, une nuit, dans son sommeil ; la nuit où, somnambule, il avait erré des heures dans le noir. Pourtant il criera de toutes ses forces : Hanna !, son nom, à elle, son nom qu’il retournera sur ses lèvres pendant des années, pour la rappeler auprès de lui.
La silhouette poursuit sa démarche fragile, comme une danseuse sur un fil. Rafael crie encore.
Hanna se retourne, enfin, pour le regarder, mais ne s’arrête pas, et continue à avancer, à reculons. Il le voit à présent, elle porte, sous le grand manteau de voyage, la robe mauve pâle de la mère de Rafael. Ce détail le frappe et le ravage. La robe flotte sur ses épaules amaigries, mais le corps d’Hanna, si gracieux et à présent si lointain, semble encore plein de vie, sous le voile de ses cheveux bruns mêlés de fils blancs. Rafael enjambe la rambarde de la terrasse et saute dans le sable. Il va courir à sa rencontre, déjà, il agite frénétiquement les bras, veut l’appeler encore. Mais sa voix ne lui répond plus. Au loin, Hanna fait non de la tête, non, non, Rafael recule, il crie une dernière fois, faiblement, ce sera non. Hanna se détourne à nouveau de l’horizon et continue à marcher vers le Sud. Il semble à Rafael, dont les regards suspendus se brouillent, qu’elle fait encore non de la tête, machinalement. Jolie manière de dire au revoir, ce sera non.
Rafael resta couché des heures dans la poussière de la terrasse, face à la mer et au vent. Il attendit Hanna. Il regardait le ciel, le mouvement des courants qui parcouraient les nuages, les quelques cerfs-volants qui traversaient de temps à autre sa portion de ciel. Il attendit Hanna. Puis, lorsqu’elle eut si bien disparu qu’il lui était devenu difficile de saisir les moindres bribes de mémoire de son corps, de sa peau, il lui resta un peu de sa voix qui avait si souvent accompagné le saxophone. Il lui resta quelques mots qu’elle avait prononcés. Qu’elle était née en Allemagne. Qu’elle avait fui l’Allemagne parce que quelqu’un, là-bas, lui avait fait beaucoup de mal. Qu’elle n’avait ni famille, ni maison, ni langue. Qu’elle avait trouvé en lui, en Rafael, la force de recommencer à dire quelques mots. Des mots à propos d’elle, d’eux, du vent et des cerfs-volants. Alors Rafael lui inventa un passé.

© Emeline Durand 2008.
par mina publié dans : textes en vrac
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